En ce moment au Lucernaire trois piéces de TCHEKOV, comédies en un acte.
Premier spectacle: UNE DEMANDE EN MARIAGE
Lomov veut épouser Natalia, sa voisine. Endimanché, fébrile, il se présente chez Tchouboukov,le père de celle ci. Tchoubokov, trop heureux de "caser" sa fille, la lui donne immédiatement et le fait venir pour qu'elle entende la demande de Lomov. Hélas la discussion entr les deux promis tourne mal et dégénère rapidement en disputes à propos de terres en partage, de chiens de chasse, de vieilles histoires de familles...
Comédie savoureuse, où la demande en mariage se transforme en un délire "tragi-comatique" sur l'hypocondrie. Car Lomov, est bien plus préoccupé de ses symptômes que de ses sentiments.
S'il veut épouser sa voisine, ce n'est ni par amour ni par raison, mais qu'il a 35 ans et qu'il a envie qu'une femme s'occupe de lui.
Son pauvre coeur et ses jambes ne le tiennent plus.
L'affrontement avec Natalia va le faire mourir sur scène, le temps d'un petit suspense pour nous, spectateurs enchantés de rire joyeux, devant cette mécanique désarticulée de l'amour que nous propose Tchekov.
Il y a dans cet affrontement intime, où l'on ne parle jamais d'amour mais de terres et de chiens de chasse, une excentricité jubilatoire, où l'absurdité du discours tient la vedette, magnifiquement servie par les comédiens Mathias CASARTELLI et Valérie Da Mota.
A travers ce couple improbable, Tchekov ne peut s'empêcher de nous décrire la Russie de son époque et ses codes. Où les petits propiétaires terriens régnent en maîtres.
Enfin la noce aura bien lieu, au grand plaisir de père, trop heureux de se débarasser de sa fille.
Deuxième spectacle: TRAGEDIEN MALGRE LUI
Tolkatchev, père de famille, se présente chez son ami Mourachkine les bras chargés de paquet, visiblement épuisé. Tolkathev n'en peut plus, il demande à son ami de lui prête un révolver; pour en finir avec sa vie qui n'est q'un calvaire! Mourachkine refuse, mais accepte d'entendre les malheurs de son ami.
Ici point trop de rires.
La vie que mène Tolkachev est absurde. Faire des courses pour les uns et les autres, assister à d'ennuyeuses soirées, et entendre sa femme s'essayer à chanter des airs d'opéra à deux heures du matin.
Jamais de repos, jamais de satisfaction, jamais de reconnaisance.
Tchekov nous décrit là la vérité de son époque, où l'homme subissait sans cesse les humiliations d'une société qui bafouait les pauvres.
Au récit de ces anecdotes, on sourit parfois, mais le jeu de Mathias Casartelli, tout en inflexions de voix, en regards lointains, en pauses très fugaces qui montrent sa détresse, nous touche et réveille une émotion sans sensiblerie.
Il y a dans cette pièce un aveu d'impuissance.
Le silence s'impose en nous, empreint de mélancolie.
Troisième spectacle: l'OURS
Smirnov, homme mysogine, désagréable et grossier, vient réclamer à Elena, jeune veuve, l'argent que son mari lui devait. Elena refuse de payer Smirnov: "Je n'ai pas d'argent " dit-elle.
Smirnov, furieux, décide d'occuper le salon jusqu'à ce qu'on le rembourse.
l'Ours ou le triomphe de l'amour sur la raison, de la Vie sur la Mort, et de la passion qui fait s'incliner toutes les certitudes.
Cette dernière pièce offre un moment de sensualité et de grâce.
Les comédiens Michael Hallouin et Nathalie Veneau sont jeunes , beaux et violents. .
Encore une fois, chez Tchekov, l'amour nait d'un affrontement entre deux êtres. Dualité entre homme et femme, mais aussi dualité des pulsions qui rend cette pièce extrêmement moderne par son analyse aigue de la psychologie des personnages.
Ces trois petites "fantaisies" selon Tchekov, ne sont pas des variations sur le couple, mais plutôt une étude psychologique de l'affrontement entre homme et femme, ou entre homme et homme comme dans "le tragédien malgré lui".
Aucun trait "vaudevillesque" dans ces comédies "apéritives" mais une reconstitution de la vie par le théâtre.
Dans ces trois textes on plonge dans l'intimité des coeurs, abandonnant avec allégresse les faux semblants de l'apparence.
La mise en scène très dépouillée de Christian Huitorel sert avec fidélité l'esprit de Tchekov et le talent des comédiens qui l'incarnent.
Nous laisserons donc la conclusion au metteur en scène.
"Il y a un texte, un texte qui doit être entendu. C'est là la priorité. A nous de le faire entendre, de le donner avec autant que possible, plaisir et justesse."

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