Les heures étaient passées comme elle les avait imaginées. Elle avait pris ici et là, quelques bonheurs épars ; quelques bribes de conversation, quelques sourires. Et tous ces regards d’homme qui s’arrêtaient sur elle, cherchant à deviner ses seins sous son pull ajouré, ou s’étonnant de ses yeux verts d’amande amère, quand ils ne suivaient pas ses jambes de danseuse. Sa sensualité et sa jeunesse faisaient d’elle un objet de convoitise qu’elle ne refusait pas d’être.
Elle acceptait les compliments, les soupirs, les remarques un peu guerrières tant que cela ne la salissait pas. Comme Steeve l’avait fait. Derrière ce visage innocent et ce regard qui l’avait attirée- d’une transparence un peu liquide- il y avait un monstre de perversité. Il l’avait prise comme un voleur, avec la violence de la haine collée aux gestes du désir. C’était comme si sa nudité ne lui avait pas suffi. Elle sentait qu’il voulait autre chose que son corps ; il voulait briser ses secrets, écarter ses remparts, écarteler sa pudeur. Comme aiguillonné par une jalousie infernale. Comme s’il voulait défaire les étreintes qu’elle avait eues avant lui. Comme s’il cherchait à être le premier amant et le dernier. Ils ne s’étaient pas parlés mais elle l’avait ressenti dans la folie qui traversait ses yeux. Mais elle avait compris aussi qu’il y avait un animal blessé par une meurtrissure d’amour qui électrisait sa peau et c’est ce qui l’avait touchée bien plus que le plaisir.
Steeve l’avait faite jouir de son désespoir à lui : c’était ses propres cris qu’il lui avait arrachées, c’était lui qui était venu mourir dans sa jouissance.
Si cette femme n’était pas arrivée- sans doute sa compagne de folie- il se serait couché sur son ventre comme un enfant.
C’était ce geste qu’il n’avait pas fait, c’était ce geste dont elle se sentait privée qui avait traversé ses pensées toute cette après-midi, percutant son bonheur d’instants immédiats, faciles, reconnus.
Ses petits plaisirs à elle . Elle avait dégusté ses huîtres avec son pain noir beurré et son vinaigre à l’échalote. Au bar du marché, elle s’était retrouvée avec les pêcheurs au visage cuivré, les cheveux blanchis trop tôt, les yeux bleus plissés de soleil et de mer. Elle avait partagé cette fraternité même si elle ne faisait pas partie des leurs. Parce que la mer lui parlait toujours à travers les hommes.
Au Restaurant de la Plage elle s’était allongée sur un transat, offrant son visage à un soleil frileux. Elle s’était laissée caressée par le vent, elle avait bu l’odeur du large, elle s’était coulée dans une paresse minérale mais elle n’avait pas oublié. C’était comme si sa peau gardait son odeur, que son corps se tendait sans cesse au souvenir de son sexe raidi. Le plaisir qu’elle avait éprouvé ouvrait une autre blessure, une béance inhabitée de l’enfant qu’elle n’avait pas eue. Etrangement Steeve avait réveillé son désir d’enfant, entraînant avec son désir de femme son instinct de mère. Toute l’après-midi elle n’avait plus pensé qu’à cela : l’envie qu’elle avait de lui, le manque, le désir, son désir d’enfant et tout cela avait fait comme une boule de feu dans sa tête. Elle s’était explosée de vide. Elle s’était sentie aspirée dans le gouffre du Rien. Sans lui. Sans toi. Elle se sentait prête à lui murmurer des mots d’amour. L’angoisse l’empêchait maintenant de respirer. Elle sentait le silence bourdonner dans ses oreilles, son sang amplifier sa pression, son cœur battre la démesure. Mais où était Steeve en ce moment ? Peut-être était il reparti ? Peut-être ne pensait il plus à elle ? Peut-être était il reparti avec cette femme dont le souvenir lui donnait la nausée ? Peut-être que tout çà était un jeu pervers qu’ils avaient programmé ensemble et dont elle était la victime ?
Mais déjà ces questions faisaient partie du passé. Ce qu’elle voulait maintenant c’était le retrouver. Le retrouver ailleurs que dans cette chambre, par exemple l’embrasser dans la rue , se coller contre lui, comme le faisaient ces adolescents qui ne baisaient pas encore ensemble.
Oui, elle voulait retrouver en elle l’adolescente qui avait aimé Phillipe sans avoir encore joui.
Elle aurait voulu être cette femme muse qui fait briller les étoiles dans son regard d’amante.
Cette femme tout en lumière et en ombres, adorée, transportée, vénérée. Cette femme chimère qui s’échappe sans cesse, et donne dans ses baisers des poussières de ciel.
Steeve : Surpris
Transi
Equivoque
Pour lui elle ferait jouer les mots, enchâsserait les souvenirs, lui offrirait une nouvelle enfance. Son ivresse était violente. Entre l’euphorie et les larmes. Elle était triste de rentrer à Paris. Avec Phillipe elle redeviendrait banale. Rangée, bourgeoise, sans surprises. Sans rêves. Ici il lui restait encore l’envie d’une utopie. L’apr ès-midi s’achevait. Le vent devenait froid .Elle rentrait comme une automate à l’hôtel. Elle traversa le bar quand son regard lui fit tourner la tête. Il était assis dans le même fauteuil que la première fois , les jambes allongées devant lui, les bras posés sur les accoudoirs . Mais à la nonchalance avait succédée une crispation dans sa posture. Il était assis sur le bord du fauteuil, prêt à bondir. Son visage s’était creusé, ses yeux étaient cernés. Leurs regards plongeaient dans leurs âmes comme des épées de chair. Il se leva, la prit dans ses bras et lui dit tout doucement d’un souffle qui allait perdre vie : - « Je vous attendais ».
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