Tous les matins elle est dehors avant six heures. Lentement, presque à reculons, elle promène sa tonne vêtue d'une robe aux fleurs multicolores, s'arrêtant à chaque pas pour souffrir d'une respiration trop brève. Souffler, souffrir, avancer. Mètre par mètre. Arriver jusqu'au café. Dix minutes pour couvrir cette partie de rue que nous couvrons en dix secondes. Une éternité pour nous, pour elle la mesure du temps qu'il lui reste à vivre. Aux portes de l'éternité.
Madeleine avec son regard bleu détrempé, ses cheveux gris permanentés, ses lèvres maquillés, sa peau bleutée a déjà l'allure d'une peinture. Bretonne, aux couleurs de l'océan.
Arrivée au café, elle mange avec appétit ses deux croissants trempés dans un bol de café au lait, et raconte à qui passe, les mêmes histoires cent fois dites. Le passé, sa jeunesse, ses maris, sa vie de concierge, son fils un peu fou, ses maladies, mais surtout ses chats et ses oiseaux. Seuls compagnons d'une vie dont la solitude est sa visiteuse attendue, sans tistesse. En compagnie des livres, de la télé, des repas de la ville de Paris, des siestes à l'ombre, dans un HlLM aux couleurs brique, agrémentée d'un petit jardin. Elle, habite le batiment E.
A neuh heures du matin, je la verrais quitter le café, reprendre à nouveau sa rue, appuyée cette fois au bras d'une dame, à la cinquantaine vaillante. Son postérieur devant elle, sa canne à ses côtés, le sourire de la brave dame qui lui insuffle du courage, l'écoute, la regarde, l'apprécie.
Et puis à nouveau Madeleine disparaitra jusqu'au lendemain, et reviendra chaque jour, comme si elle était immortelle.Tout le monde le sait dans le quartier elle est née le 19 Mai 1920.
Souhaitons lui encore de nombreuses années parmi nous, indispensable présence matinale dans cette rue qui sans elle n'aurait plus le même coeur. Elle sauve nos regards de l'indifférence et je l'en remercie.
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