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La nuit rouge

Couchersoleildiversnuitcoet19670 C'était une nuit étrange.
Yves ne savait pas pourquoi.
Il s'était réveillé en sursaut. Avait regardé le réveil près du lit. Seulement 3 heures.
Dehors la pluie sanglotait. Le vent sifflait dans les branches. Le temps était à cran comme s'il devait porter sur lui toute l'éternité.
L'angoisse se mit à creuser dans son coeur. Il allait peut-être mourir. Même le corps d'Anne allongée près de lui ne répandait aucune odeur de vie. Il y avait dans cette silhouette lascive, silencieuse, recueillie trop de beauté et de grâce.
Lui ressentait plutot une envie de violence, qui prenait la forme d'images éparses et de sensations friables où s'ouvraient toutes les failles de son passé. Son sang s'y engouffrait comme un torrent.
Il était submergé de rouge et ce rouge lui otait toute mémoire.

Qui était il?
Yves Verneuil. La quarantaine. Marié, père de famille. Publicitaire convaincu. Des yeux couleur d'automne avaient  fait son succès près des femmes, et des jalousies parmi les hommes qui le laissaient indifférents.
Tout était bien. Alors pourquoi cette angoisse soudaine  et le sentiment d'avoir perdu quelque chose d'important dont dépendait sa vie?
Il chercha en lui. Il entendit ce rire fracassé, de l'enfance qu'il avait laissé mourir. Elle lui avait demandé d'être là, tendre et fragile, et il n'avait pas voulu. Alors elle se vengeait de sa vie maintenant et semblait lui dire: "tu n'as pas assez vécu, alors tu vas mourir".
Il haussa les épaules, alla au salon, se servit un whysky. Il voulait se rassurer avec des gestes d'homme. Pourtant le silence et la solitude lui paraissaient soudain inavouables.
Il regarda dans la rue. Les reflets de lumière d'une chambre d'hôtel. Le tapinage doux des réverbères, la blancheur de la lune.
La nuit s'étirait dans du velours.
Il voulait la pénètrer, la faire crier, comme uen femme qui tournait autour de lui pour l'enserrer dans sa chevelure furieuse. Elle l'emportait vers son imaginaire, l'entraînait vers sa démesure.
Il retrouvait ses rêves et une jouissance instinctive où toutes ses frustrations se déchiraient, vibraient, fragments d'enfance dans un miroir. Dans des chambres au lourd parfum des femmes offraient leurs bouches rouges. Les interdits s'ouvraient comme des fleurs au paradis des éphémères.
Le temps errait sans désespoir.
Yves ne ressentait plus aucune angoisse. Il venait de renaître.
Plus tard il s'endormit une main posée sur les seins de sa femme. Le matin son bonjour chantant ne put le sortir de sa torpeur.
Il y avait dans sa fatigue un délassement qui ressemblait à une fête.
Elle lui disait: "Lèves toi, mais lèves toi, tu es en retard."
Il entendit ses mots et se rendormit.
Il avait l'impression qu'il s'était passé quelque chose cette nuit là. Mais quoi? Il l'avait oublié.

Rédigé le mars 24, 2006 à 03:46 PM dans NOUVELLE | Lien permanent | Commentaires (1)

Gaetane de Neuville III

Quand l'adolescence cessa d'être un perpétuel questionnement, une souffrance traversée de quelques illusions de bonheurs, elle éprouva un grand plaisir à être une Femme.
Pudique dans ses sentiments, impudique dans ses désirs, curieuse ou flattée dans sa recherche du plaisir, elle aima avec un même intérêt les hommes et les femmes. Elle aimait cette ivresse des conquêtes fugaces, qui déroulaient leurs nuits blanches entre deux corps enlacés.
Elle aimait le rire des matins et leur parfum d'adieu.
Elle aimait vivre pour vibrer et oublier.
Elle afficha encore cette jeunesse dans des romans qui n'étaient que faux-semblants, héroines cyniques, amants désarmés. Le monde qu'elle décrivait était authentiquement mensonger, et reposait les hommes du mensonge insupportable de leur vie.
Est ce cette étrange dialectique qui fit son succès?  Ou la jalousie des femmes ou la convoitise des hommes? Elle devint riche mais s'ennuya. Elle était lassée des mondanités, mais trop âgée pour avoir une autre vie.
L'idée de vieillir lui était intolérable, celle de mourir beaucoup moins ennuyeuse.
Elle se fixa une date: le premier jour du printemps. Sa façon de saluer la vie qui recommence.
Elle choisit l'aube, ce moment de plus grande solitude.
Elle choisit la Seine pour retrouver les poètes qui l'avaient chantée.

Ce fut le 21 Mars 1995. A cinq heures du matin.
Son corps ceint dans la robe verdoyante du fleuve.

Rédigé le mars 09, 2006 à 09:25 PM dans NOUVELLE | Lien permanent | Commentaires (7)

Gaetane de Neuville II

Seinesunsetsmall Il y avait en elle une langueur indicible, cette angoisse de n'être "Rien" qu'elle appela plus tard "sa blessure  au Réel".
La rêverie devint son état naturel.
L'écriture lui permit alors d'exister, et elle fréquenta les poètes bien avant de connaître les hommes.
Verlaine, Baudelaire, Prévert, Aragon offraient à sa conscience des miroirs acceptables. Ses parents pouvaient bien se moquer de son"romantisme désuet", elle leur répondait par une indiffèrence affranchie de toute sentimentalité. Elle n'était capable envers eux que de "jugements".
Son père se tuait au travail, par amour de la politique, ce qu'elle traduisait aussitôt par "volonté de puissance". Sa mère lui servait de vitrines, couverte de brillants, habillée en Chanel. Elle affectait d'être instruite et utile, tout en roucoulant de niaiserie, lors de ses interminables diners dont elle avait la charge.
Le seul avantage que Gaetane trouvait à leur situation, c'était d'habiter à l'Ile Saint Louis et voir le soleil se coucher sur la Seine. La nostalgie du fleuve, sous le halo du crépuscule, était une volupté des yeux et de l'âme. Les péniches traversant la brume, laissaient dans son coeur le sillon d'un voyage à l'incessant retour. Elle ressentait comme dans sa vie cette sensation si contradictoire d'un mouvement immobile, comme si elle pouvait se glisser dans le temps en oubliant qui elle était, et l'angoisse devenait cette respiration reptilienne d'une mort intime.

Rédigé le mars 09, 2006 à 08:31 PM dans NOUVELLE | Lien permanent | Commentaires (0)

Gaetane de Neuville I

Son rêve eut été de porter un nom avec particule. Neuville méritait la noblesse, les privilèges et l'argent. Pourquoi ne vivait-elle pas au 17è siècle pour s'appeler Comtesse de Neuville?
Gaetane de Neuville cela sonnait bien, même si en réalité, elle soupconnait que sa naissance avait été pour ses parents une déception. Sans doute avaient t'ils prévu la naissance d'un héritier et Gaetan s'était transformé en Gaetane pour garder en eux celle illusion et la trace morale de leur blessure.
D'ailleurs, ne l'avaient -ils pas élevé comme un chevalier. Lui mettant le pied à l'étrier dès son plus jeune âge. A huit ans, elle battait la plaine du pas joyeux de son poulain. A quinze ans elle galopait et sautait comme un garçon. C'était une vraie championne et on l'avait surnommé "jockette".
Mais le froid des petits matins et la rigueur de l'entrainement lui avaient fait abandonner l'idée d'en faire son métier.
Pour ses parents Gaetanne n'était pas une petite fille comme les autres. Ils ne lui avaient jamais offert une poupée, ne l'avaient pas laissé croire qu'elle était une femme avec des rêves pleins d'innocence. Pour elle, ni Père Noel ni Prince Charmant. Ni larmes, ni caresses. Sa mère ne la prenait jamais dans ses bras, lui disait bonne nuit d'un simple baiser sur le front, et son père l'embrassait sur les deux joues sans jamais lui raconter ces histoires qui emmènent les enfants dans le Merveilleux.
Ses parents étant très riches, elle avait reçu une éducation où les bonnes manières remplaçaient les bons sentiments. Cours de piano, de danse, plus tard cours de latin et de grec, elle avait appris à se taire entre deux contraintes, et elle gardait de son enfance l'image d'un long silence où s'était forgé le devoir de vivre.

Rédigé le mars 09, 2006 à 08:11 PM dans NOUVELLE | Lien permanent | Commentaires (0)

INTERIEUR

Catherine écrasa sa cigarette contre le cendrier rose. Elle regarda le mégot se tordre et eut envie de toucher la cendre. D'un geste rêvé, elle caressait cette poussière grise et troublante. Un plaisir interdit mais tout proche, comme un trait de feu sur le silence. Puis si vite, l'odeur de tabac froid, une toux de gorge irritée et la nausée de ce mégot anonyme.
D'une cigarette qui se consume, Catherine aimait surtout l'odeur blonde et le jeu de la fumée qui se projetait dans l'air en petits ronds réguliers et légers sur lesquel elle posait sa bouche. Des baisers dans le silence comme des miroirs du temps où se mêlaient les souvenirs et les rêves. Histoires que l'on s'invente pour une enfance que l'on a oubliée. Pour des amours qu'on aurait pu vivre.
De nostalgies caresses en émotions voulptueuses l'imprécision de sa mémoire devenait cette errance romantique où la solitude créait des fantasmes. C'était une vie dans sa vie qui ne serait que son bon vouloir, où le temps cesserait d'avancer  où l'espace serait multiple et infini.
Seul l'imaginaire était assez vaste qui repoussait ses limites, trouvant la mer au gré de ses voyages et la liberté au fil de ses mots. Ces mots qui l'avaient rendue plus heureuses que des amants, regards d'ivresses dans des miroirs de fête.
Les mots c'était d'abord une rumeur légère comme un bruissement d'ailes, puis une musique cristalline qui se distillait dans la phrase. Puis ces phrases se composaient en bouquets irisés qu'elle défaisait au vent de ses caprices. Des pétales libertines quittaient leurs corolles pour s'habiller de fulgurances, des pastels orphelins croisaient des oranges incandescents et des pourpres orgueilleux.
Maintenant la page était là et elle pouvait jouer. Jouir. C'était un grand rire fauve qui mordait dans la chair juteuse des illusions. Elle respirait son enfance. Elle caressait son ventre, autrefois maternel, et retrouvait le choc de ce corps dans le sien.
Elle évoquait des visages aimés, amants oubliés. Elle était chair, impudeur, cruauté.
Puis les mots se perdaient. Elle retrouvait les langueurs du silence, sa lassitude. Les gestes quotidiens reprenaient leur ronde monotone.
Ils deviendraient aussitôt ces ratures, ces frustrations, ces déceptions que le temps porte comme un bandeau d'ennui. Catherine pensait à tout ce qui dans sa vie n'avait pas de sens: ces heures mats où elle ne rencontrait que la pesanteur de l'absence et l'émoi du vide.
Seule avec la page blanche...

Catherine s'est assise à son balcon. Elle fume. Cigarette légère entre ses doigts, effleurement de plénitude.
Catherine s'abandonne. C'est le printemps. Le soleil se cache sur ses paupières. Le vent joue dans ses cheveux.
La vie est partout émouvante, insaisissable, multiple. L'instant se gorge d'éphémère. Sur la place au milieu des bancs, des nuées de pigeons laissent dans l'air un murmure de gris.
Catherine sent le Bonheur. Elle ferme les yeux, ouvre les mains mais elle ne peut oublier longtemps.
Elle sait que le monde est aussi fait de haine, de désespoir, de folies. Tous les jours elle lit les faits divers, miroirs obscènes de nos passions. A la une des quotidiens s'étalent les horreurs des guerres, les tueries des hommes, la mort des enfants.
Catherine se blesse de révoltes inutiles. L'angoisse la meurtrit.
Ses  questions sont autant de défaites.
Elle écrase sa cigarette.
Dans une minute, elle sera dehors au milieu des passants.
Caressée par des regards
Des désirs
Aux musiques exquises
Des parfums d'alizées
Au goût de liberté
Ecriront un poème.
 

Rédigé le janvier 18, 2006 à 11:54 AM dans NOUVELLE | Lien permanent | Commentaires (2)

La Chaussure II

Je regardais encore une fois ces chaussures. Elles n'étaient pas seulement belles. Elles me racontaient aussi des choses que je n'avais pas vécu. Elles semblaient dire qu'il y avait eu d'autres "mois" autrefois. Mais aussi plus tard une "autre femme" qui n'avait pas épousé tous ces attentes.
Qui gardait des bonheurs à venir et à vivre.
La vendeuse attendait toujours mon assentiment.
-" Viviane, je les prends. Je crois que je ne ferais pas dix pas avec mais je les prends. Elles me plaisent trop. Même si c'est pour les regarder dans un placard, je les veux."
J'ajoutais: -" Elles vont si bien avec le tailleur. C'est la même couleur."
Mais le gris n'est pas une couleur. Le gris a besoin d'autres couleurs pour vivre. Moi aussi.
Rue de Rennes il y avait une grande parfumerie. Je me précipitais sur le rayon des rouges à lèvres. J'essayais le plus rouge mais j'avais l'impression d'être un clown. J'enlevais alors le rouge avec un kleenex et je recommençais. J'écrasais sur mes lèvres tout ce que je trouvais. Fraise, framboise, rose, orangée. Finalement je tombais sur la perle rare. Un fushia brillant et réhydratant. Je redessinnais au crayon le contour des lèvres. Je les regardais de face, puis de profil. Elles étaient belles sous le sourire. Gourmandes et fruitées. J'aimais ma bouche pour tout ce qu'elle savait faire pour moi. Me nourrir et trouver le chemin du plaisir.  Celui qui permet de s'aimer soi. En pensant à cela, je me rendais compte que la présence d'Etienne ne me manquait plus. Au fond il était puéril, prétentieux, lâche.
Et tout çà  me devenait indifférent.

Je suis assise à une table de café. Dans le fond d'une salle où vibrent des voix, où on claironne "Garçon" toutes les cinq secondes, où se joue une musique en sourdine.
Le regard d'un homme se pose sur moi. Je le croise, l'interroge. Il a des yeux bleus, des cheveux argentés, des rides qui effleurent sa peau comme une caresse du temps.
Un inconnu dans un café à six heures du soir. Au milieu de l'automne, quand la nuit tombe sur vous comme un cri. Il ne peut rien pour moi mais son désir est un compliment qui me touche.
Il est temps de rentrer chez moi.

Le 6 Novembre. Journal de Laura. Soir.
J'ai acheté une paire de chaussures gris et panthère. Je commence à oublier Etienne. Mes enfants sont heureux parce que je les aime. Ils se disputent, courent partout, s'embrassent. Mon mari râle, soupire, crie aussi. Tout est tranquille. Est ce la vie? Le bonheur? La sagesse?
Je compte  les cachets sur ma table de nuit. Il y en a 8. Ma journée s'achève.

Rédigé le novembre 25, 2005 à 08:44 AM dans NOUVELLE | Lien permanent | Commentaires (5)

La Chaussure I

Journal de Laura

Le 6 Novembre.
60éme jour de ma rupture avec Etienne. Premier indice de satisfaction. Il ne pleut pas. Je me suis réveillée à six heures trente. J'avais hâte de manger un croissant. Avec un café au lait. Et prendre tous mes médicaments.
J'aligne sur ma table cachets, gélules, pilules. Il y en a de tous les couleurs. Je suis une malade en bonne santé.
Il me faut juste guérir mes maux de tête, de ventre, d'estomac. Corriger un excès de cholestérol et faire mousser l'amertume de mes désillusions. Pour les bleus de l'âme le rose poreux du Xanax. A couper en deux, pourquoi pas en quatre?
Lorsque j'ai fini de tout avaler je pense à Etienne. Qu'est ce que l'absence sinon cette présence habitée par le vide?
Qui enlève aux choses leur goût et déserte le sens. L'amitié perd de sa gaité. Le thêatre me rend triste. Même les gestes d'amour deviennent des serrements dérisoires. Quotidien suspendu dans le provisoire. Une odeur que je suis la seule à connaître traîne sur ma peau. Je vis dans sa trace. Il y a aussi l'empreinte des mains au creux du ventre . La jouissance est quémandeuse. Elle n'oublie pas.

Sortie de ma rue, je ne connais qu'un quartier: Montparnasse. Tous mes médecins s'y sont installés. Et puis mon passé s'y traîne, laissant ici et là au détour d'une rue, d'une librairie ou d'un restaurant des souvenirs légers. Des rencontres capitales. Des discussions fiévreuses. Des amitiés fragiles. Des années achevées.
Entre la rue du Départ et la rue Bonaparte s'est écrit l'histoire de ma vie. Alors quand cela ne va plus, je viens ici pour respirer l'odeur de mes amours, l'apaisement des douleurs surmontées.
C'est aussi là que je viens m'habiller. J'ai une préférence pour le vêtement déjà porté par une autre. Parce qu'il y est le plus souvent en exemplaire unique, et garde le secret d'une histoire. Quand Viviane sait quelque chose elle me raconte.
" Regardez ce beau tailleur gris. c'est une avocate qui me l'a emmenée. Elle est brune comme vous, mais plus petite."
J'essaye d'imaginer cette femme petite, brune,presée. Nous n'avons en commun que ce tailleur: 100% pure laine vierge.
Le tailleur ne donne pas vraiment dans la fantaisie mais il est confortable et chaud.
Envellopant comme les bras d'une mère autour de vos épaules.
Mais l'ombre d'un chagrin ternit mon enthousiasme. Le gris n'est pas une couleur. Il suggére un quotidien sans intérêt, une saison morne, un amour qui s'éteint.
Viviane a réponse à tout.
-" Je vais vous trouver des accessoires. Et puis j'y pense, à l'instant. J'ai reçu une paire de chausssures magnifiques. En daim gris, avec le bout panthère."
Je les essaye. Elles sont un peu pointues et m'écrasent les doigts. Mes cors vont chanter. Mais les talons sont hauts, la cambrure parfaite. Et puis il y a ce côté panthére qui fait penser aux filles de joie.

Filles de la nuit, filles de Saint-Denis. Filles de l'amour qui n'en est pas, filles de la solitude des hommes.

Rédigé le novembre 24, 2005 à 05:05 PM dans NOUVELLE | Lien permanent | Commentaires (3)

LES MURS

                                                                                Les murs

Dans son travail Phillipe était un être secret et solitaire. Son élégance, sa discrétion et sa courtoisie le faisaient ranger dans la catégorie de ces hommes singiliers, un peu trop lisses et dont on se méfie instinctivement. Phillipe disait bonjour mais jamais"comment allez vous"?. Il serrait la main qu'on lui tendait avec fermeté et interrogeait les gens de son regard gris bleu qui semblait capter l'indicible. Peut-être lui attribuait t'on un talent pour percevoir l'intérieur des consciences et cerner les émotions les plus fragiles en écoutant le silence des autres?
Aprés avoir déjeuné seul, Phillipe commandait un café qu'il buvait du bout des lévres. Cinq minutes séparaient chaque gorgée. Le temps d'allumer une cigarette et de porte son regard sur ceux qui l'entouraient. Beaucoup baissaient les yeux, mal à l'aise, inquiets comme s'ils étaient responsables de la souffrance qui l'animait.
Ils ne savaient pas de quoi ils étaient accusés.De son enfance douloureuse, où une mére hautaine et sans amour avait arrêté le destin? Qu'une femme avait répété? Mais personne ne voulait savoir, personne n'osait lui parler car il semblait incapable de pardon.

Isabelle était la seule à refuser d'être son ennemie. Elle devinait dans son regard l'histoire d'une déchirure, la trace vive de la mémoire. Elle avait compris tout de suite que Phillipe vivait dans son passé, et c'était ce qui le rendait si différent, si imperméable et accusateur. Isabelle connaissait cet itinéraire de la mémoire qui comme un mur empêche d'avancer dans le bonheur présent.
Faca à son analyste, elle avait ravivé cet aller-retour d'une mémoire éclatée qui percutait le présent des souvenirs meurtris. Mais elle l'avait rendue plus douce, adoucie par la jouissance de ce qu'elle avait appris. Etre elle même avec cette joie fragile que Phillipe ne possédait pas. Alors par son silence elle essayait. Elle lui commandait d'être heureux par l'intensité de son regard, frôlait son corps pour qu'il sente son parfum. Pourquoi l'histoire de Phillipe  entrait en elle avec cette intensité? Elle partageait avec lui l'intimité de la souffrance.
" Phillipe, laissez au passé une chance: celle de vivre. Pensez vous que les murs de la mémoire s'ouvrent sur l'avenir? Ce sont des portes sans clefs. Du béton sans âme. Ils boivent la lumiére et closent les jours. Je vous en supplie, Phillipe, répondez moi."
il lui avait dit: " C'est pire que cela. Je suis un survivant. J'aurais préféré être mort. Mort je n'aurais plus d'illusions ni d'espoir. J'aime la lumiére et j'ai vécu dans l'ombre. L'ombre d'un destin tragique que je veux garder secret. Mais ne me plaigniez pas ainsi. J'ai des amis trés dociles. La brûlure du whysky dans la gorge, l'amertume de la cigarette fumée sans répit. Ils me tuent mais ils me sauvent. Ils me permettent de ressembler aux autres, de participer aux mêmes rites,de partager des sensations.Vous voyez j'existe encore un peu. Je suis malheureux comme vous êtes heureuse.
" Peut-etre êtes vous malheureux pour qu'on vous aime? mais vous n'avez pas besoin de çà. Vous êtes plutôt bel homme. Vous devriez être flatté. Une femme fait rarement des compliments.
" Vous êtes trés belle. Vous avez un regard d'adolescente qui fait le mur et rentre tranquillement chez elle. Vous n'êtes pas trés sage."
" Non. Je n'ai que des défauts. Je ne sais pas me taire, je ne sais pas cacher quand un homme me plaît, et je ne suis pas assez libre pour faire l'amour avec vous." Vous voyez, on est déjà prêts à abandonner. Mais je suis sûre que maintenant vous ne m'oublierez pas. vous ne me direz pas seulement bonjour, mais "comment allez vous?". Je serais la seule a y avoir droit. Votre favorite. Allez, ne vous empêchez pas de sourire.
Phillipe l'avait écouté sans toucher à sa cigarette. Elle s'était consumée dans le cendrier. Insensiblement il s'était déplacé pour sentir l'odeur d'Isabelle.: un ârome sucré qu'il avait maintenant sur lui. Comme si leurs peaux s'étaient touchées.

Quand Isabelle le quitta, il  lui fut reconnaissant de cette lueur  joyeuse dans ses yeux. Oui, elle avait bien réussi son approche-grave et anodine-. Elle l'avait bousculé, lui offrant une miette de vie. L'empreinte de ce qu'il avait voulu oublier. Il quitta un instant son masque de résignation.
Il avait envie d'être libre, de sentir le soleil toucher sa peau. Aujourd'hui les murs n'allaient pas l'enfermer. Il se plongerait dans la rumeur de la foule, s'emplirait du bruissement de la rue. Il avait une furieuse envie de guérir, d'être un homme ordinaire avec une mémoire pleine de trous où se glisseraient des rêves. Il avait envie d'être cet homme un peu ivre dans la lumiére brutale et oublier pour toujours cet adolescent brillant qui fascinait ses professeurs par son incroyable mémoire.
"J'ai toujours eu honte d'être le premier. J'avais tout à perdre et j'ai tout perdu."

Etait ce une confidence ou une confession?
Seule Isabelle connaissait la fin de l'histoire.

Rédigé le septembre 30, 2005 à 03:17 PM dans NOUVELLE | Lien permanent | Commentaires (2)

ce soir nous sortons...

Il  y a prés du miroir le visage d'une femme
Qui raconte  l'histoire d'un homme et de Laura.
Ils s'étaient rencontrés quelquefois sans raison
Dans le regard fluo d'une année néon
Poursuivant dans les bars de la nuit
Les cinq à sept et thés citron. 

Puis ils s'étaient mariés
Un jour de juillet
Les mains légères de leurs promesses
Ils avaient vécu des jours de caresses
Puis ils avaient oublié
Ce qu'ils s'étaient jurés
De ne connaître jamais
L'ennui comme une toile d'araignée.

Il y a prés du miroir le visage d'une femme
Qui raconte une histoire de famille
Puisqu'on dit en la voyant
Telle mére, telle fille.

Et Laura pense qu'on s'habitue à tout. Jean ne la regarde plus. Elle, croit en d'autres rêves. Mais le soir elle est belle et fardée. Jean et elle vont diner chez leurs amis qui s'aiment. Laura ne regarde plus Jean mais Etienne. Et Jean regarde Isabelle. Ils sont tous ensemble dans le di scours anodin du récit mais bientôtils seront le prétexte d'un amour qui se détruit.
Il y a prés du miroir le visage d'une femme qui masque ses cernes pour ne pas voir le temps qui passe. Qu'est elle devenue? Que reste t'il de sa jeunesse?
Elle rit. Elle, sait.Sa jeunesse s'écrit à l'ombre d'un corps d'homme. Il n'a pas encore trente ans. Ils vivent ensemble depuis qu'elle a divorcé de Jean.Elle regarde souvent dans le miroir cet homme qui la regarde. Il s'approche d'elle, lui caresse les cheveux, baise sa nuque.
Il ne sait pas qu'il la quittera un jour. Beaucoup plus tard. Dans quelques années lumiére. Quand il aura réalisé tous ses rêves. Elle lui aura appris à contempler les choses et interdit  les habitudes.
Beaucoup plus tard quand le vent aura soufflé ces années  fleurs, il y aura cet instant auquel elle songe. Une femme seule devant son miroir. Et le souvenir d'un regard quand cet homme lui offrait comme un cadeau ces quelques mots: " Ce soir nous sortons, nous allons chez des gens."


Rédigé le septembre 03, 2005 à 12:36 PM dans NOUVELLE | Lien permanent | Commentaires (2)

LA FENÊTRE III

Marc ne connaissait rirn de cette parenthése, incapable de comprendre les subtiles influences d'une adolescente éternelle. C'est pour cela que je l'avais épousé. Etre aimée en restant libre de mes rêves. Etre aimée pour s'aimer davantage. S'aimer en dépit de l'autre, s'aimer sans jamais se donner. Pourquoi en ressentais je aujourd'hui cette tristesse teintée d'amertume? Mais en même temps cette tristesse m'ouvrait  à la Vie. Ces voix, ce souffle de la rue qui entrait dans cet espace confiné d'une chambre, c'était comme une danse, un tourbillon d'ivresse qui m'amenait vers ailleurs.Dans un instant, je serais dehors, dans cette foule lascive, cette grande ruche où chacun donne à l'autre une raison d'exister.
Je porterais cette robe de soie rouge qui brille comme un soleil dans la nuit. La nuit était longue et belle et je cherchais un visage qui lui ressemblait. 
Ce fut d'abord un regard, puis une peau, un parfum, une voix. Trés grave et douce. Je devenais romantique, j'avais envie de tendresse, j'étais pudique et maladroite.

Ce fut un amant particulier, un lendemain couleur de dentelle, et puis plus rien. Moi seule en connais l'histoire. Je n'eus jamais d'enfant à qui la raconter.

ns

Rédigé le août 28, 2005 à 12:02 PM dans NOUVELLE | Lien permanent | Commentaires (3)

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