INVENTAIRE

Une enfance, la mer. Une robe verte, un fard à paupiéres turquoise.
Du temps qui glisse comme de la soie.
Dix ans. Des parfums, des visages, la peur des nuits étoilées, l'envie de parler sans fin. Se taire est ce donc mourir?
La couleur et le murmure des mots qui habillent le regard et la peau. Les mots en abondance. Jusqu'à étouffer le silence du monde.
Vingt ans. Les seins en pomme, la jupe fendue, la peau mate. Une mer de regards, parure de velours qui vous offre le temps. Plaisir des jours, paresse des heures, nonchalance, légéreté. Passions éphémères, miroirs de la nuit, contre jours. Les mots rythment la blessure des coeurs.
Une enfance, la mer. Une robe verte, un fard à paupières turquoise.
Ne dire que ces seuls mots. Mais la mémoire est une complice exigeante. Il lui faut des dates, des histoires, des visages. Le murmure du temps, l'ombre des regards. C'est un grand jeu de Monopoly où l'on revient toujours à la case"Départ". J'achéte des buvards jaunes et bleus pour sécher l'encre de mon "Sergent Major". Mais j'ai toujours les doigts tâchés et j'écris avec frénésie ce que m'apprend la vie. Inventer des histoires et conjuguer l'imparfait.
Si j'étais les nuages roses et blancs qui parcourent ces ciels de dentelles, si j'étais ce vent aux senteurs de rose qui rafraichit mon corps brulant, si j'étais la cuisine de ma mère et ce parfum inégalé d'un gâteau qui sent la pâte chaude et les zestes d'orange, si j'étais le chocolat du petit déjeuner et le canard au rhum du coucher, je n'aurais pas besoin de grandir d'aimer et de souffrir.
Grandir. Dire non à sa mère, oui à son père. Hésiter entre jalousie et puissance. Cultiver ses idées dans le parterre des autres. Ajouter un anniversaire à un autre dans ces répititions joyeuses de fêtes où personne ne manque. Et puis un jour le manque devient cette mante religieuse qui se nourrit de nos souffrances et enlace le temps d'un voile noir. Ici commence une autre histoire.
Le regard fier ou le regard perdu, l'aveu nous déchire: " Adulte". Défaire ses rêves, refaire ses comptes. Voler sa liberté. Créer d'autres vies. Garder ses silences, pleurer ses mots.
Une enfance, la mer. Une robe, un fard à paupiéres turquoise. Un inventaire obsédant qui tournoie dans les couleurs du temps. Murmures essentielles, objets frivoles. Mer verte, robe turquoise, enfance fard. Jouer, jouer entre point et virgule. Danser, danser dans cette paupière qui bat le sang de mon amour.
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